Taches d’encre

BOURGEON

Planté là. De biais. 
Une graine dans le ventre, et le tour est joué.
Planté là. A jamais.
Dans le coeur, dans la peau, me voilà déguisée. 

Quelques mois, en sourdine,
Et je gonfle les voiles
Je prépare la bobine
A filmer tes étoiles

J’ai le corps à l’envers
Toi l’envers du décor
Et tes pieds tapent encore
Pour me dire de me taire

D’écouter

Tu sera bientôt là
Je serai bientôt mère
Et soudain c’est l’hivers
Et je t’ai dans les bras

Quelques mois à comprendre que l’enfant c’est plus moi
Quelques pages à tourner, à laisser derrière soit
Les regrets les colères, on enterre les marées
On découds d’un seul trait les rêveries naufragées 

Le soleil tombe encore, et devine les ruines
Il fait froid dans mon corps, je n’suis plus une petite fille
Il me faut reposer des désirs en rayon
Mon navire échoué sur la ligne d’horizon

J’ai le bois qui prend l’eau, et les cales qui coulent
L’écorce de mon corps qui s’accroche a la houle
L’océan qui déborde, le silence de ma voix
Je suis seule je suis vieille je suis tout à la fois

Je suis femme, à moitié, sans début et sans fin
Une flamme au foyer, cornée à chaque coin
Dans la nuit lentement, je la brode puis l’éteins
Et dans l’ombre bien souvent d’une robe je la feins

Mais l’enfant, lui, me regarde 
Du ciel plein les pinceaux, un soleil jaune moutarde
Et au bord du ruisseau mes questions qui lézardent

Mon coeur saute à tribord, dans tes yeux qui me nagent
Contre sens en apnée et ma terre prend le large
Du soleil à ras bord, du sel sur ton visage
Il paraît qu’être mère est un joli voyage...

Et moi… non.
Peu à peu je laisse place à la graine pour grandir
A l’espace d’un enfant qui habille l’avenir 
Je laisse place… 
Aux vents de tes rires, puis au frère qui bourgeonne 
A vos branches affolées qui défient les automnes 
Je laisse place…
Aux dents qui poussent, puis à celles qui tombent 
Et tant pis si mon ventre n’est plus centre du monde…

Plante là.. de biais…
De la terre en jachère deux enfants ont fleuris
Plante la… a jamais
De vos graines une femme un printemps est sortie


LE TEMPS DU VENT

J’ai oublié combien, j’ai oublié comment
J’ai oublié à quel point j’étais loin, je me rappelle juste du vent
J’ai oublié le sens du jeu, j’ai dû rater quelques lancés
J’ai peut-être triché un peu, peut-être juste perdu les dés

J’ai mûri. Mûri dans le sens du poil.
Mûri dans le couloir, vers le sol, vers le sale.
J’ai mûri comme on pourrit, j’ai mûri jusqu’à la moële
Et quand je regarde aujourd’hui, je suis coincée dans mon bocal

J’ai peut-être éteint trop de feux, peut-être étreint trop de soleils
J’ai perdu le compte des nuits à deux, peut-être vidé trop de bouteilles
Maintenant que ce n'est plus mon tour de jouer, je vous assomme de conseils
Je ne vois que la ligne d'arrivée et j'en oublierai l'essentiel.. 

Mes trois enfants, mes trois voyages
Mes trois parties de mon roman, mes trois soleils, mes trois orages… 
Je vous regarde tenir le monde, à bras le corps, à corps perdu
Et j'ai encore l'envie immonde de vous en cacher l’étendu

Est ce mon amour, comme une muraille, qui dessinerait votre prison
Moi qui ne rêve que de batailles, souhaiterais les vôtres à la maison ?
Est-ce par amour, que je défends, est-ce par amour que j’interdis
Vos rêves si légers mes enfants de prendre corps au pied du lit ?

J’ai mon désert, quotidien, qui souffle le sable dans vos rires
Mon sang froid de reptilien qui coule sans bruit sur vos désirs
Je suis vieille, je suis sage, je suis gorgée de mots pointus
Et dans vos yeux mon paysage semble avoir déjà trop vécu

Claquez la porte, de vos rires, de vos joies
Claquez des dents, claquez des doigts, 
Claquez les pieds sur le plancher, 
Claquez la langue, claquez le fouet

Et sur les graines de ma mémoire, sur mon tronc, sur mes racines, 
Claquez vos rêves remplis d'histoires, foutez ma poussière en sourdine

Courez encore, même dans le noir
Même quand j’prétends qu’il faut dormir
Courez encore, jusqu'à ne plus voir
Que mon épave suit votre navire

Vous êtes le dernier souffle, le premier souffle, vous êtes le pays du début
A côté de vous la vie reprend, et elle reprend même le Dessus 

Ne dormez pas, ne dormez plus, 
N’excusez jamais l’interdit, n’acceptez jamais l’impossible
Ne pliez pas, ne pliez plus, 
Je suis mère et comme la mienne, nos peurs ne sont pas invincibles

J’ai oublié combien, j’ai oublié comment
J’ai oublié à quel point j’étais loin, je me rappelle juste du vent
Alors courez, courez encore, loin de mes bras, loin de tout
Courez après ce vent qui reste, pour qu’il se rappelle de vous
DANS LE MAUVAIS SENS

J’ai le monde dans le mauvais sens, 
Un coup je tangue, un coup il danse
Un monde qui déborde à chaque coin
Je crois que je tombe, mais j’n’en fais rien

Je sers le coeur dans son étui
J’oublie facile, je cours, je fuis

J’ai pas le vertige. Pas le temps, pas souvent. 
Je passe ma vie avec retard
Alors je vertige avec moi-même, et je résonne, dans le noir
Quand j’y pense… Je demi-tour.
Je prends le temps de mon voyage
A demi cri, pour pas me taire, 
Je rame des mots et des images
Entre deux ailes qui me passagent. 

Mais je me perds à coup de bras
Quand tu me dis que je te plais
Et je me compte sur chaque doigt
Je m’appelle moi, j’sais pas l’épeler

Je sais pas dire si j’ai du sens, 
Ni pardon, ni reviens
Je voudrai bien mais je silence
Même quand je dis que tout va bien

Que j’ me pends au ciel certains soirs
Ou quand j’fabrique des étoiles à coup de bouteilles
Si brouillon, si désordre, avec mes mots qui pluient le noir
Mes mots en rouge qui chantent soleils. 
Ceux dans la gorge, ceux dans la marge
Ceux qui naviguent et qui naufragent

Et c’est pas joli, les majuscules aux coins des phrases. 
C’est pas comme ça qu’on est heureux… 

Si ça te va pas d’être moi, je suis encore d’autres visages

Des ratures. 
Le tiroir qui ferme mal, celui qui bute au bout des doigts
Je suis le livre qui n’avance pas. 
Et dans ce moi qui n’sait pas dire, il y a celui qui ne t’aime pas. 

Celui qui sait gueuler, qui est colère à lui tout seul
Il y a celui qui porte, porte qui claque, 
Celui qui n’a jamais le trac. 
La voix qui déraille, et la voile qu’on déroule
Il y a même quelque fois, celui qui fer, celui qui rouille.

Mais c’est… Juste mon piano qui a pris froid

Pardon, reviens, il y a toujours trop de questions.
Et au moins autant ma colère
Quand je prends l’eau par la racine

Les coups de chaud, les coups de froid
Je suis apnée dans ma poitrine
J’sais pas faire mieux, que d’être ça
Et si ça te va pas d’être moi… je peux encore faire d’autres phrases
Avec - les mots qui restent
Il reste toujours des mots quelque part
Quand on sait plus, quand on s’égare 

J’ai le monde dans le mauvais sens, 
Un monde qui déborde à chaque coin
Je crois que je tombe, mais j’n’en fais rien

MATIN CREPITE

Et le matin, lentement, se souvient
De l’urgence de la veille, des poumons toujours pleins
De l’emprise de la vie, du brasier dans mes mains
De l’enfant que j’étais, pensant le futur loin

De mes premières étoiles, à mes premiers amours
De mes premiers nuages, au premier mot « toujours »
Alors qu’après chaque nuit tombée se redressait le jour,
Combien de fois suis-je morte, à attendre mon tour ?

Que reste-t-il de moi, quand la lâcheté dirige mes pas
Quand la brûlure de l’infini s’achève finalement là
Quand j’accepte la fatigue, que je me voûte au lieu de me cambrer
Quand j’encrasse mes lignes, au lieu de les dresser ?

Matin se souvient de ce vertige au fond de moi,
De tous ces cœurs qui m’habitaient, aujourd’hui résignés
Et de ces âmes aux cieux froissés, qui me ressemblent quelques fois
Quand j’ai les comètes calcinées

Matin se souvient des voiles hautes, et des étendards noirs,
Des marées hautes, des marées noires,
Du vent violant sur chaque côte quand je les frôlais au hasard,
Il se souvient de mes tempêtes, il se souvient de mon histoire

Et je me souviens, moi aussi.

De ma peur des ennuyeux sommeils
De ma soif des enivrants soleils
De l’encombrant besoin de vivre
Et de l’absurde idée d’un certain équilibre

Et puis matin est revenu, mais il n’était pas seul
Ils étaient bien trop nombreux pour pouvoir les compter
Une armée de matins, chevauchant en secret
Pour se moquer du temps, pour me casser la gueule

Bonjour, bonsoir, quelle heure est-il, j’ai 33 ans
Et que reste-t-il de mes rêves ? Seulement le son du vent

L’immensité est devenue minuscule,
Je la côtoie et la tutoie chaque jour qui passe ou qui recule
Et du miracle de chaque matin
Il ne reste plus rien

RESPIRE ....

« Respire », me dit Matin,
« Ou l’avenir ne sera qu’un refrain
Respire ta rage, ne l’encaisse pas
Prends ton courage, et change de voie

Plie les papiers cornés d’avance
Sous des formes analphabètes
Recompose l’encre qui te balance
Entre la femme et la fillette

Respire... Respire quand tout défile
Quand l’habitude finit tes phrases
Habite les mots de ton asile
Quand la vitesse les dépasse

Respire, oui, entre chaque gorgée d’inertie
Résiste à l’asphyxie de cette longue agonie
Explose toi le cœur à chaque verre que tu bois
Et surtout refuse, que demain reviendra »
JE RESTE CIEL
(texte écrit enceinte)

Je me lève entre deux corps, 
Entre deux vides que je côtoie
Je ne sais pas très bien encore 
Lequel des deux sera à toi

Entre deux coups… Je reste ciel
Un courant d’air à même le coeur
Le souffle court…  Je reste celle
Qui te tutoie de l’intérieur

A vive allure, du plomb dans l’aile
Entre mes ombres et tes silences
Je tiens debout dans ton soleil,
Mais - C’est pas comme ça que l’on danse…

Pas comme ça que l’on devient mère.

Je me décolle la rétine, dans mon brouillon, dans mon brouillard
Je cherche encore tes racines, dans les abîmes de mon tiroir
Et puisqu’il me faut… Attendre que temps fasse
Je te regarde prendre place

Dans mon hivers, ma pépinière, 
Mon verger aux fruits gelés
T’es juste là, pauvre poussière, 
A la lisière de mes secrets

Je nous mélange et je t’envole
Loin des conseils et des constats -
Dans les décombres de mon sous-sol,
De celles qui furent femmes avant moi

J’entends - tomber le vide, j’entends - trembler, là haut
J’entends la panique qui me guide, quand je cherche mes mots
J’entends tout - sauf ce qu’il faut
Brûler le vent de ton galop

Entre deux coups… Je reste ciel
Entre mes peurs et mes questions
Et si je tremble dans mon sommeil
C’est que je danse à ma façon

J'AI PAS FINI DE T'ESPERER


S’enfoncer dans la nuit avec toi,
Une colère sèche à bout de bras
A fond de cale, en camisole, vous pensiez quoi ?

Dans la cirrhose, dans l’incendie,
J’en ai rêvé de danses libres
J’en ai goûté des draps salés et des idées d’autres exils
J’ai même pensé que s’il fallait je me passerai d’un équilibre

Des urgences du voyage, des lèvres baisées entre deux trains
Des doigts qui trainent leur mélodie quand la lumière enfin s’éteints
Des coeurs qui coulent, des yeux qui tanguent
Des corps qui roulent sur ma langue
J’ai fais le plein de vos ivresses et je pensais… M’enfoncer, dans la vie, sans regrets

Mais si demain revenait, je te boirai à tous les temps
J’aurai pas peur de me noyer car l’ennui est plus déprimant
Si demain revenait… Je quitterai plus le bord du ciel
J’en prendrai même plein les souvenirs pour si jamais on me réveille

Je me jetterai sur tes nuages, et dans les pages d’un autre récit
Je me foutrai de votre rage, de vos conseils, de vos raccourcis
J’en aurai pris d’autres chemins, des bras et autant de merveilles
Si une seule fois on m’avait dit que l’amour meurt dans le sommeil

J’ai pas changé l’eau de mon vase, et j’ai vu flétrir ce soleil
Cette lumière quand on divague et quand on change un peu de ciel
Est-ce vieillir que de penser qu’on n’a pas encore assez vu
De regards se pencher dans le vide pour ressortir un peu perdus ?

Je prends la toile de tes bras, j’endrape l’orage dans le décor
Dans le battement d’un compte à rebours je bois, je bois, je bois encore
Et si je t’aime à poings fermés, je ferme aussi ce pan d’histoire
Où l’interdit peignait des si, à fond de cale dans le noir

Mais je peux pas fermer la fenêtre, il pleut encore dans mon salon
J’ai pas fini de tout te dire, j’ai pas vidé tout le flacon
Et si demain venait encore, demain aussi je souhaiterai
Prendre le temps de foutre en l’air tous ces costumes que l’on revêt

J’ai les iris au bord des larmes, et le coeur au bord du vide,
Ca doit être toi sur la pédale qui teste encore si j’suis solide
J’ai le cosmos en fil de fer
Le corps en papier mâché
Ma peau est un papier de verre
J’ai pas fini de t’espérer

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